Vendredi 8 février 2008

 

 

 

PREFACE


Par Jean-Yves Le Borgne

 

Avocat au barreau de Paris

Président de l’Association des Avocats Pénalistes

 

 

Une vie d’avocat est faite d’analyses divergentes, de points de vue inconciliables, de dialectiques, de polémiques, de combats oratoires. Nous ne sommes pas de ceux que la pensée de l’autre choque ou surprend ; notre quotidienneté s’écoule au rythme familier de la contradiction. Rien ne nous est plus étranger qu’un monde tranquille jalonné de valeurs communes baignant dans un consensus universel. Plus encore, l’unanimité nous paraît naturellement suspecte, fruit d’une contrainte, d’un renoncement ou d’une plongée dans la léthargie. Nous sommes toutefois des guerriers raisonnables, habitués à l’arbitrage des juges dont il serait absurde de dire qu’il nous est toujours favorable. Nous sommes entraînés à la défaite et notre tradition humaniste nous conduit souvent à penser, quand le temps de l’affrontement est passé, que nous n’avions pas forcément raison. Au delà de cette sagesse, la vie fait son œuvre en rejetant dans l’oubli les débats clos et les affaires jugées : il faut se rendre disponible pour une autre cause. Pourtant, certains dossiers s’incrustent dans une sorte d’éternel présent, souvenir lancinant qu’on ne parvient pas à écarter, mémoire mêlée de remords ou, à tout le moins, de questionnement sur soi. Défendre un homme ou l’idée qu’il porte suppose implicitement qu’on soit capable de lancer dans la bataille tous les arguments utiles pour faire parvenir ses droits. Comment savoir, quand survient l’échec, si la cause était perdue d’avance ou si l’insuffisance du défenseur n’a pas permis que triomphe l’équité ? Ces dossiers sont heureusement peu nombreux ; ce sont ceux auxquels on croit avec force et dont on ne parvient pas à admettre – si puissante soit la révérence qu’on nourrice pour les décisions de justice – qu’ils aient été vraiment compris et jugés comme il convenait.

 

L’affaire du député Christian Vanneste s’inscrit parmi celle qui me hantent et actualise la douloureuse angoisse d’avoir failli. Car, si j’avais su trouver les mots, aurait-on pu ne pas m’entendre ?

 

On reprochait au parlementaire d’avoir redit à la presse ce qu’il avait déjà déclaré dans l’hémicycle, lorsque la loi sanctionnant les propos homophobes y était soumise à libre discussion. Sous le prétexte que ses arguments n’avaient pas été retenus, devait-il baisser pavillon, renier ses analyses et ses points de vue ? Peut-on admettre qu’il existe des textes qui musèlent l’élu du peuple, réduisent au silence le moraliste et fasse du philosophe un délinquant ?

 

Il n’y a pas de progrès possible de la pensée si l’on ne s’aventure dans les voies de traverse, si l’on ne s’efforce de remonter le courant des opinions dominantes, si l’on ne rompt avec cette sorte de religion imposée de la « bien-pensance ». Mais voila qu’un épais brouillard s’abat sur nous et que la pensée devient coupable ; cette seule hypothèse m’est insupportable. J’admets qu’il y ait des prises de position choquantes, des thèses inadmissibles, des mots qui font frémir. Mais une idée, si scandaleuse ou provocatrice qu’elle soit, peut elle se confondre avec un délit ? Est-il légitime que nous soyons si sûrs de nos options que, angoissées devant les idées et les mots qui en fragiliseraient l’édifice, nous érigions en faute pénale tout mouvement intellectuel non conforme ? Quel étrange paradoxe : pour éviter aux homosexuels d’être victime de ségrégation sociale, pour installer une société plus juste, plus égalitaire, plus raffinée, plus tolérante, on met en marge de la loi ceux que la normalité proclamée trouble et inquiète et qui ont la faiblesse – ou le courage – de le dire.

 

Qu’on me comprenne bien et qu’on ne caricature pas mon propos : en défendant Christian Vanneste, je n’ai jamais eu l’intention – ni l’impression – de mêler ma voix au concert haineux et réactionnaire des discours psychorigides et pontifiants qui veulent enfermer l’être humain dans un comportement déterminé. L’homosexualité n’attire ni ma colère, ni mon indignation. C’est à mes yeux un acte comme un autre de la liberté de chacun. Mais, l’ouverture d’esprit suppose-t-elle l’abolition de toute préférence ? Faut-il démontrer qu’on respecte la liberté d’autrui en se murant dans la vision niaise et passive qui condamne au constat des choses dont on s’interdit désormais de ne jamais rien penser ? N’y a-t-il de bons citoyens qu’anesthésiés ou léthargiques et va-t-on préférer qui dort à un penseur qui dérange ? Si le modèle social univoque et impératif est une atteinte à la liberté et à la dignité individuelle, si la différence de l’autre doit être perçue, selon le mot célèbre, comme un enrichissement et non comme une agression, sera-ce au prix d’une veulerie de l’intellect, pompeusement baptisée « pensée unique » ?

 

J’approuve que les homosexuels ne soient ni insultés, ni maltraités d’aucune façon, mais est-il légitime qu’ils jouissent d’une protection légale dont les autres ne bénéficient pas ? Au nom de quoi tout jugement sur le mode de vie devrait être interdit, alors que d’autres catégories sociales – pour autant que les homosexuels en constituent une à part entière – peuvent être soumis à des jugements sévères ? Poursuivra-t-on celui qui affirme que le scientifique qui sert l’humanité est supérieur à l’homme politique qui recherche le pouvoir ? Un tel jugement est au demeurant parfaitement contestable, comme l’est celui de Christian Vanneste affirmant que l’homosexualité est moralement inférieure à l’hétérosexualité. Mais, tout jugement moral est l’expression d’une préférence qui ordonne et hiérarchise non pas les hommes, mais les choix qu’ils font. J’entends bien que les homosexuels veulent faire admettre que leur orientation sexuelle résulte d’un état et qu’ils doivent être protégés à raison de ce qu’ils sont et non d’un choix qu’ils n’ont pas eu à faire car il s’est imposé. Mais est-il exact qu’un comportement sexuel détermine un état ? Est-ce opinion excessive de soi que de se prétendre plus que ce que l’on est sexuellement ? Admettons qu’on puisse avoir tort de poser que la nature s’exprime dans le rapprochement des sexes différents. Alors, discutons de l’idée de nature, débattons du déterminisme des comportements ou de l’absolue liberté des sujets ! Quand le Code Pénal s’insinue dans de telles controverses, la liberté de penser et d’expression vacille. Sous prétexte que les forums sont rares, que les occasions de débat font défaut où s’ouvriraient des échanges dignes et respectables, on interdit toute polémique et on érige en faute pénale la thèse qui dérange.

 

Que l’on veuille bâillonner ceux qui appellent au meurtre ou à la simple violence, que l’on ait un souci aigu et sourcilleux de l’ordre public et de la sécurité de tous, qui pourrait s’en plaindre ? Mais quand il hiérarchise homosexualité et hétérosexualité, Christian Vanneste est-il un incendiaire social, un fauteur de troubles, appelle-t-il à la croisade ou réfléchit-il paisiblement et à voix haute, lui qui est philosophe ? Il existe, il est vrai, des niveaux plus préoccupants et plus élémentaires où s’exprime l’opposition à l’homosexualité. Il arrive qu’un couple d’homosexuels soit sauvagement agressé sur la voie publique. Mais faut-il tout confondre pour mieux tout interdire ? Etait-il coupable de racisme ou de xénophobie ce Premier Ministre socialiste qui affirmait que la France ne pouvait accueillir tout le malheur du monde et qu’il fallait en conséquence limiter l’immigration ? Font-ils injure aux homosexuels ceux qui aujourd’hui s’opposent au mariage en êtres du même sexe, posant implicitement qu’ils considère qu’il y a une hiérarchie sociale ou morale entre les couples homosexuels et hétérosexuels ? La question n’est pas de savoir s’ils ont tort ou raison, mais s’il faut les laisser dire ou les menacer, s’ils ne se taisent, des foudres de la loi. Disent-ils autre chose que Christian Vannneste ? Ne font-ils pas, comme lui, référence à une échelle de valeurs - peut être contestable, mais là n’est pas la question – qui place l’hétérosexualité au sommet de leur classification axiologique ?

 

Il faut être moderne, soit. Je veux bien concéder que cette objurgation appelle souvent à une dynamique de progrès. L’incarcération d’Oscar Wilde appartient – Dieu merci ! – à un autre âge non exempt de barbarie ; je ne suis pas loin de penser que, par un étrange balancier de l’histoire, la condamnation de Christian Vanneste relève de la même intolérance.

 

A force de dire par la loi où est la vérité, ceux qui espéraient pouvoir la découvrir par un effort intellectuel se sentiront non seulement dispensés, mais encore mal venus à poursuivre leur chemin. En bannissant les mots, on croit à tort éteindre les pensées. La perspective d’un peuple sous barbituriques n’est qu’une illusion de paix et de concorde. La cohorte de ceux qui ploient aujourd’hui sous les lois mémorielles et porteuse d’une image définitive de l’histoire, risque de s’habituer à ce qu’on lui montre où est le vrai. Les penseurs et les philosophes sont accoutumés à dire non. N’en éteignons pas la race, car ce sont eux qui demain sauront, s’il le faut, s’élever contre un pouvoir injuste ou un embrigadement totalitaire. Les bonnes intentions n’exonèrent pas ceux qui maltraitent la liberté au nom du respect de l’individu qu’ainsi on mutile. Lorsque l’évolution est trop lente, lorsque l’appréciation des comportements – sexuel par exemple – soulève les réprobations, il est temps d’expliquer et urgent de convaincre, sans pour autant interdire dans l’agacement et l’impatience.

 

Rien ni personne, ne mérite qu’on préfère l’ordre aux débats et le silence à la cacophonie de la contradiction que seul l’intolérant prend pour une dissonance.

Jean-Yves Le Borgne 

 

par François Billot
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